EN WALLONIE, UN DISCUTABLE « GUIDE DE BONNES PRATIQUES »

Par André Schoellen et Jean-David Desforges

Le 12 juin 2019, s’est tenue « une séance d’information organisée à destination des demandeurs d’une autorisation de prospection avec détecteurs de métaux impliquant le prélèvement d’objets » au sein de l’Agence Wallonne du Patrimoine (AWAP). Elle sera reconduite le 9 septembre prochain.

Ces événements auraient pu passer inaperçus si des « détectoristes » de Belgique et de France ne s’étaient enflammés, voyant déjà une exportation glorieuse du régime anglo-gallois en matière de chasse au trésor. Et s’ils avaient raison ?

André Schoellen, archéologue luxembourgeois et membre d’honneur de l’association HAPPAH, et Jean-David Desforges, archéologue français et président de cette même association, examinent le Guide de bonnes pratiques diffusé lors de ces réunions et nous disent ce qu’il révèle des intentions de l’équipe portant ce projet.

INTRODUCTION

En quoi la nouvelle mouture du Code wallon du Patrimoine intéresse une association de défense du patrimoine archéologique de droit français comme Halte au Pillage du Patrimoine Archéologique et Historique (HAPPAH) ? La réponse est simple : depuis sa création en 2007, les membres de l’association HAPPAH, de diverses nationalités européennes, conjointement avec d’autres défenseurs du patrimoine archéologique, effectuent une observation assidue du milieu de la chasse au trésor. Or, les actes des chasseurs de trésor ne se cantonnent pas à la France, du fait des circuits économiques officiels [1] et illicites [2], et surtout des lobbys auprès de l’Europe et des États membres [3]. Pour agir contre ces pratiques dangereuses pour le patrimoine archéologique – ce qui n’est plus à démontrer – l’association HAPPAH est aussi attentive aux démarches de toutes les autorités en charge de la protection de ce patrimoine.

Nous constatons une réelle libéralisation rampante de la chasse au trésor au moyen de détecteurs de métaux (détectorisme ou détection de métaux). Glissant d’Ouest en Est, elle va de pair avec la reconnaissance officielle progressive d’une activité dont la finalité n’est jamais la protection, l’étude, la valorisation et la conservation du patrimoine archéologique. C’est un divertissement (voir l’euphémisme détection-prospection de loisir) qui exige de n’avoir aucun compte à rendre sur le plan administratif et encore moins sur le plan scientifique. Ses finalités sont le lucre et la collection d’artefacts, dépouillés de leur contexte archéologique [4].

Au nombre des pays européens pro-chasse au trésor, nous considérons l’Angleterre et le Pays de Galles, les Pays-Bas, le Danemark et depuis peu la partie flamande de la Belgique. Heureusement, nous sommes encore loin de la situation anglaise où les Ministres de la Culture considèrent les détectoristes comme des sauveurs du patrimoine [5].

Depuis quelques semaines, la Région Wallonne s’est dotée d’une nouvelle législation en matière de protection du patrimoine archéologique, qui tente e.a. d’intégrer les utilisateurs de détecteurs de métaux à l’archéologie officielle. Un guide de bonnes pratiques a été élaboré par l’AWAP, l’Agence wallonne du Patrimoine. Ce guide présente certes une bonne approche et quelques bons éléments, mais dès l’introduction, il faut déplorer des bévues magistrales impardonnables, démontrant une méconnaissance des problématiques de la chasse au trésor que tout archéologue est en devoir de maîtriser.

ON COMMENCE PAR UN HORS-SUJET

D’entrée de jeu, ce Guide de bonnes pratiques paraît prometteur.  Nous ne pouvons que saluer la pertinence de ce propos :

 

« Le détecteur de métaux ne peut pas être utilisé à des fins de simple divertissement ou d’enrichissement personnel («chasse au trésor»). »

Mais dès la troisième phrase, c’est la bourde magistrale :

« […] Le détectoriste s’engage à se former en permanence en matière d’identification des biens archéologiques et de technologie des détecteurs de métaux. […]. »

La formation en matière d’identification – et de datation… – des biens archéologiques est un impératif pour quelqu’un prétendant à une participation officielle à la recherche archéologique. Personne ne le conteste, d’autant que de nos jours, elle est largement facilitée par les ressources en ligne.

En revanche, la formation en matière de technologie des détecteurs de métaux est une pure ineptie. Pourquoi les archéologues wallons la recommandent ? Ont-ils eux-mêmes une telle formation voire aussi une connaissance fine du détectorisme dans tous ces aspects ? A quel type de « formation en matière de technologie des détecteurs de métaux » ont-ils pensé ? Où les détectoristes devront-ils se documenter ? Devront-ils fréquenter les forums de détection ? Participer à des rallyes de chasse au trésor ? Devront-ils s’abonner aux revues de détection ou devront-ils se procurer des prospectus auprès des fabricants de détecteurs? Ou devront-ils lire des ouvrages scientifiques et d’ingénierie sur l’électronique des détecteurs de métaux tels qu’il en existe pour le déminage humanitaire ? Cette exigence d’une formation en technologie des détecteurs de métaux nous échappe totalement.

Un simple tour d’horizon sur les ressources en ligne proposées par les firmes de détecteurs de métaux permet de saisir qu’elles sont pétries de désinformation, attaquant sans vergogne les régimes de protection du patrimoine archéologique, considéré comme une simple ressource où puiser. Bref, elles sont à l’opposée des missions des archéologues wallons, et de ce que des auxiliaires bénévoles de l’archéologie officielle doivent faire.

Il est largement suffisant que les utilisateurs de détecteurs de métaux aient lu le mode d’emploi livré avec le détecteur et sachent le manier à peu près convenablement. On peut même douter que cet acte simple se produise, tant on est surpris, par exemple en France, des témoignages attestant la méconnaissance de l’article L542-1 du Code du Patrimoine pourtant obligatoirement présent dans toutes les notices de détecteur du fait de cet autre article L542-2 !

CONTRADICTIONS INTERNES

« Il est vivement conseillé au détectoriste de s’affilier à une association vouée spécifiquement à l’archéologie et au détectorisme, qui veillera à ce que ses membres respectent la législation, les conseillera et leur permettra de profiter d’une connaissance commune. »

Voilà donc ce qu’il est convenu d’appeler une gaffe car recommander aux utilisateurs de détecteurs de métaux de s’affilier à des associations vouées au détectorisme, c’est-à-dire à des clubs de de chasse au trésor, est en opposition radicale avec ce qui a été écrit dans la deuxième phrase de l’introduction :

« Le détecteur de métaux ne peut pas être utilisé à des fins de simple divertissement ou d’enrichissement personnel («chasse au trésor») ».

Doit-on comprendre que nous voyons ici en direct une administration  renoncer à sa mission principale : faire respecter les lois ? Les associations de chasse au trésor belges bénéficient-elles d’un pouvoir régalien insoupçonné ?

Les auteurs de cette recommandation font-ils preuve d’un manque patent  de formation juridique et professionnelle, d’une naïveté sans bornes, d’une grande complaisance envers le milieu de la chasse au trésor ? Tout celà à la fois ? A en croire un commentaire lu sur le Web, les auteurs du Guide étaient en contact avec une association belge de détectoristes pour préparer leur texte. Les archéologues wallons ayant élaboré ce guide connaissent-ils vraiment les associations de détectoristes et leurs buts ? Nous en doutons fort mais nous les voyons déjà influençables et influencés.

À leur intention, voici une définition des associations de détection ou de chasse au trésor. Elles sont des instruments de lobbyisme de l’industrie et du commerce des détecteurs de métaux. Elles font la promotion de la chasse au trésor et non celle de l’archéologie. Ces associations de détectoristes sont créées, récupérées, financées ou subventionnées par des marchands de détecteurs de métaux sur le principe du client ambassadeur. Leur but est la défense de leur activité dite de loisir contre les intérêts du patrimoine, et par effet scalaire, des intérêts économiques des entreprises qui les parrainent. Leur hostilité à l’égard des principes de la Convention de La Valette (révisée) est de notoriété publique.

Respect et étude du patrimoine archéologique n’ont jamais fait partie des soucis de ces associations. Il suffit pour le prouver de se référer à leurs statuts, sans s’arrêter à une éventuelle phrase en faveur du patrimoine inscrite pour dédouaner hypocritement leurs membres. Leur but avoué est la promotion de la détection libre, sans contrainte administrative. Ce vœu étant irréalisable, les associations de détection ont consacré leurs efforts à contourner, à mal interpréter à dessein ou à contrecarrer les lois du patrimoine archéologique. Nos collègues wallons auraient mieux fait de lire l’ouvrage Halte au Pillage ! ou de suivre l’actualité du sujet sur les réseaux de l’association HAPPAH (Facebook & Twitter). Ils se seraient abstenus d’une telle recommandation.

LE DIABLE SE CACHE DANS LES DÉTAILS

La troisième gaffe concerne les limites de l’autorisation.

« Il est formellement interdit de : prospecter avant ou après le coucher du soleil. »

Si on suivait à la lettre les limites de l’autorisation, TOUTE détection serait interdite, celle de jour (= avant le coucher du soleil) et celle de nuit (= après le coucher du soleil). Bien sûr, ce n’est qu’une erreur de formulation, mais si on veut qu’un texte soit respecté, que l’on y mette un peu plus de soins.

Dans la foulée, pourquoi aussi illustrer le Guide avec une personne utilisant un détecteur de métaux sur un chantier ? Qu’il s’agisse d’un professionnel ou d’un bénévole n’est pas le sujet. Le problème est bien que publicité est faite avec une présence sur des chantiers de fouilles alors que TOUT le propos du Guide concerne la prospection hors site connu. Les réglements et les contextes sont totalement différents. Bref, ces images sont en inadéquation complète avec le contenu du Guide.

ACCÈS À LA CARTE ARCHÉOLOGIQUE POUR LES DÉTECTORISTES

Les amateurs de détecteurs de métaux sont priés de s’informer sur le Géoportail wallon où apparaissent les secteurs ne contenant pas de vestiges archéologiques connus, donc les secteurs à prospecter. Le but de la démarche est de ne pas empiéter sur des parcelles au potentiel archéologique, marquées par des polygones.

 

En première intention, la couche contenant les vestiges archéologiques est destinée aux aménageurs afin de les informer d’éventuelles contraintes archéologiques. Elle n’est pas conçue pour les détectoristes. Quiconque connaît leur mentalité de collectionneurs, focalisée davantage sur l’artefact que sur son contexte, sait qu’il est tentant de dévoyer la Carte Archéologique comme carte au trésor. Tout ce qui est convoité y apparaît ! Même si dans le géoportail wallon, seule la dimension approximative des sites est figurée, grâce à l’emploi de polygones, leur nature et leur type n’étant pas précisés, il est facile d’en deviner la nature si l’on s’y connaît un peu en archéologie … ou en pillage.

C’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il y a 31 ans déjà, le Grand-Duché de Luxembourg voisin a arrêté l’édition de la Carte Archéologique. Les aménageurs et les administrations auxquels la carte était destinée ne l’utilisaient guère et les chasseurs de trésors, i.e. les détectoristes luxembourgeois, belges, français, allemands, hollandais s’en servaient à cœur joie pour vider les sites de leur mobilier métallique. Pour sa part, la France ne publie sur les atlas que les sites passés par le crible de l’archéologie préventive après un certain délai. Mais le mal est fait depuis longtemps avec la collection La Carte Archéologique de la Gaule, que l’on trouvait même en vente dans les magasins de détecteurs de métaux.

LE FORMULAIRE DE DEMANDE D’AUTORISATION EST UNE FARCE !

L’utilisateur de détecteur désireux d’introduire une demande d’autorisation de prospecter trouve en ligne un formulaire de demande édité par l’Agence Wallonne du Patrimoine. Le postulant peut être résident ou non résident en Belgique. Sinon à quoi bon prévoir le champ « pays » ? Le service qui gère les autorisations ne risque-t-il pas d’être submergé de demandes émanant de détectoristes français ou autres ?

En revanche, la question relative à la qualification [scientifique] du demandeur fait défaut. C’est pourtant une question essentielle. La Belgique en tant que pays signataire de la Convention de La Valette (révisée), entrée en application dans ce pays depuis le 9 avril 2011, s’est engagée à ne laisser effectuer des recherches et des fouilles que par des personnes ayant des qualifications ad hoc :

Art. 3, ii : « En vue de préserver le patrimoine archéologique et afin de garantir la signification scientifique des opérations de recherche archéologique, chaque Partie s’engage : […] à veiller à ce que les fouilles et autres techniques potentiellement destructrices ne soient pratiquées que par des personnes qualifiées et spécialement habilitées. »

Le demandeur devrait donc préciser s’il fait partie d’une société d’histoire ou d’archéologie reconnue, depuis combien de temps il en est membre, s’il a quelque expérience en fouilles archéologiques officielles ou s’il a déjà publié des articles. Ces questions sur le Curriculum Vitae scientifique du postulant, fut-il un amateur éclairé ou un débutant, font défaut dans le formulaire.

Les responsables wallons vont certainement rétorquer que la participation à une séance d’information obligatoire (on parle bien d’information et non de formation) assurera la « qualification » des demandeurs. Une séance d’information de six heures est-elle vraiment suffisante pour assurer un niveau de base ? Se familiariser au maniement du géoportail ou du GPS nécessiteraient au moins une matinée. Nous doutons donc fortement que cette seule séance d’information, même si elle s’étend sur une journée entière, soit suffisante et efficace.

POURQUOI INFORMER DU MODÈLE DE DÉTECTEUR UTILISÉ ?

Dans le formulaire, on demande aussi au postulant de préciser son modèle de détecteur de métaux, l’année de sa fabrication et le type de détecteur. Bien qu’il soit intéressant de savoir à quel matériel les détectoristes ont recours, tous les types de détecteurs sont susceptibles de détecter en profondeur (> 30 cm) et de causer des dommages, y compris les détecteurs de métaux très bas de gamme, y compris les détecteurs n’ayant qu’une tête de recherche d’un diamètre de 17 cm seulement !

Une information plus révélatrice des intentions du futur prospecteur aurait été la taille de la tête de recherche utilisée. D’un autre côté, ces informations pouvaient orienter les archéologues sur le CV du postulant. A-t-on à faire à un détectoriste chevronné qui pille de longue date et qui cherche une amnistie ? A-t-on à faire à un novice qui voit une opportunité de débuter une activité de prospection archéologique bénévole par cette perche tendue aux seuls détectoristes ? Mais ces questions ont été évitées. Embarrassantes, elles auraient été tout de suite comprises par les détectoristes. D’ailleurs, la lecture des différents commentaires sur leurs forums montre une crainte d’un fichage qui pourrait être utilisé pénalement en cas de revirement de la doctrine de la Région Wallonne. Donc : rien sur le passé du postulant.

Dans le chapitre consacré au signalement préalable de la prospection, l’AWaP s’est créée un surplus de travail administratif gigantesque. L’équipe de l’AWaP parviendra-t-elle à gérer les démarches. Dispose-t-elle de suffisamment de personnel pour encadrer convenablement les détectoristes ? Et les autres missions ? Et l’archéologie préventive ?

BLANCHIMENT ET DONNÉES TOXIQUES

Un autre point est apparu extrémement délicat sur le plan déontologique. L’un des archéologues animant la première séance d’information a expliqué que « les détectoristes pourront déclarer tout ce qu’ils ont trouvé précédemment. » Il s’agit donc du blanchiement officialisé de tous les pillages antérieurs ! En d’autres termes, il s’agit d’une régularisation ex post d’une situation illégale.

Se pose une foule de questions : les archéologues peuvent-ils faire confiance à des personnes, qui dans un passé immédiat ont transgressé sciemment la législation ? Les données archéologiques ainsi collectées sont-elles fiables ? Les objets ainsi déclarés proviennent-ils vraiment de l’endroit indiqué. Pourquoi introduire dans la Carte Archéologiques ces données non scientifiques, toxiques ? Ne serait-il pas préférable de renoncer carrément à ces signalements douteux ?

CONCLUSION

En tant qu’archéologues, nous nous demandons comment nos collègues de l’AWAP vont s’y prendre pour opérer le tri entre vulgaires chasseurs de trésor et candidats de bonne foi et motivés. Leur réponse pourrait être celle-ci : les personnes réellement intéressées par leur patrimoine historique et archéologique ne se laissent pas dissuader par des démarches administratives contraignantes introduites par l’AWAP. Les autres, celles qui ne sont pas disposées à les accepter devront subir les rigueurs de la loi.

Justement, cette réponse est celle faite au Luxembourg, en France, en Allemagne, en Espagne… où il est possible d’être autorisé à utiliser un détecteur de métaux dans un cadre scientifique.

Mais à cette heure, nous ne savons pas exactement quelle est la doctrine officielle par rapport au nouveau Code wallon du Patrimoine. Elle n’est définie nulle part. Plusieurs directions sont possibles. Vont-ils vers un système d’autorisation restrictif, coercitif ? Ou veulent-ils s’orienter vers une libéralisation à l’exemple des Flamands ? Finiront-ils par renoncer à ces mêmes lois en ouvrant toutes les vannes aux détectoristes ? Et donc se renieront-ils en tant que scientifiques et protecteurs du patrimoine ? Ils ne le savent probablement pas eux-mêmes, tant diverses tendances sont en train d’émerger. Ici, nous en avons une, minoritaire, visible. Il y a fort à parier qu’elle trouve rapidement son opposition en Belgique même. Nous nous y employons.

Le milieu de la chasse au trésor, quels que soient les pays, est un milieu à deux visages, qui n’est jamais en reste pour jouer de perfidie contre l’archéologie, souvent en manipulant des archéologues inexpérimentés, naïfs ou irénistes. La collaboration avec les chasseurs de trésor telle que ces archéologues wallons pro-détectoristes l’ont envisagée est en tout cas, un cul-de -sac.

Notes :

[1] Par exemple, la fabrication et la vente des détecteurs de métaux, appareils emblématiques de la chasse au trésor.

[2] La circulation illicite trans-frontalière des biens culturels issus de fouilles clandestines est l’un des premiers trafics mondiaux.

[3] De nombreux exemples de pressions sur les États et leurs responsables politiques et administratifs sont connus dans l’Europe entière de la part d’entrepreneurs se consacrant au commerce de détecteurs de métaux, directement ou via des associations de particuliers télé-guidées par ces mêmes entrepreneurs.

[4] Dans certains cas, un vague contexte historique est une valeur ajoutée pour le collectionneur.

[5] En 2007, David Lammy, ministre de la Culture britannique qualifie les utilisateurs de détecteurs de métaux de « unsung heroes of the UK’s heritage. » http://paul-barford.blogspot.com/2008/0 … eroes.html. En 2013, le ministre de la Culture Ed Vaizey salue les détectoristes ainsi : « I salute all the responsible metal detectorists – true heritage heroes – whose patience and unceasing curiosity do so much to bring this treasure to light. » https://heritageaction.wordpress.com/20 … aeologist/


SUR LE BON COIN, 400 EUROS LA BRIQUE DU BAGNE

Article de Karin Scherhag

Avec l’aimable autorisation de l’auteure – article publié le 5 décembre 2015 dans le quotidien France Guyane

Article au format pdf, fichier 1

Article au format pdf, fichier 2

Karine Scherhag, du journal France Guyane, a mené une enquête sur la vente d’une brique d’un bâtiment pénitencier. Derrière cette annonce du Bon Coin, semblable à tant d’autres, c’est toute la problématique du pillage du patrimoine qui est levée et surtout de la complicité passive des sites de ventes en ligne. Certes, des mesures législatives sont annoncées et en cours d’élaboration pour permettre aux administrations d’agir, mais il est particulièrement intéressant de disposer d’un état des lieux de la lutte contre les trafics. L’association Halte au Pillage du Patrimoine Archéologique et Historique y est naturellement en bonne place.

Photo : France Guyane.
Photo : France Guyane.

LE PATRIMOINE SYRIEN ET LA COLLABORATION FRANCO-SYRIENNE

Entretien avec Cheikmous Ali et Philippe Quenet

Propos recueillis par Brahim M’Barek – article publié le 7 septembre 2015

Article au format pdf

Le 27 février dernier, l’association Halte au Pillage adressait au président de la République un courrier lui faisant part de l’indignation de ses membres face aux exactions des fanatiques de l’État Islamique en Irak et en Syrie. Dans la mesure de nos moyens, nous offrons aujourd’hui une tribune sous la forme d’un entretien à deux de nos confrères.

Philippe Quenet et Cheikhmous Ali.
Philippe Quenet et Cheikhmous Ali.

Cheikhmous Ali est archéologue, ancien fonctionnaire à la Direction Générale des Antiquités et des Musées de Syrie (DGAM), également membre de l’UMR 7044 du CNRS à l’Université de Strasbourg, et président de l’Association pour la Protection de l’Archéologie Syrienne (APSA).

Philippe Quenet est professeur d’archéologie orientale à l’Université de Strasbourg.

Philippe Quenet, chercheur au sein de l’Institut Français du Proche Orient (IFPO), rencontre Cheikhmous Ali à Damas, au début des années 2000. Ils se retrouvent à Strasbourg en 2003, alors que Cheikhmous Ali y poursuit des études qui le conduisent à soutenir sa thèse en 2012. Ils créent ensemble l’APSA en 2011. Leur but est de rassembler et publier les informations sur les menaces ou les dégradations touchant le patrimoine historique et archéologique syrien. Ils se donnent pour mission d’alerter la communauté scientifique et les autorités internationales.

« Depuis 2011, notre mission était d’alerter, dans l’espoir d’avoir des soutiens pour protéger certains musées. Malheureusement l’appel n’a pas été entendu. Aujourd’hui, on a créé un réseau qui continu de rapporter les destructions, pillages et autres dégâts, quelques soit la faction responsable. »

Présent en France au début des évènements, Cheikhmous Ali évoque sa perception de la dégradation rapide de la sécurité en Syrie. Quand l’armée donne l’assaut sur la ville de Dera, il organise dans l’urgence au sein d’une autre association, Alsace-Syrie, une aide humanitaire. Dix-huit conteneurs de médicaments, de vêtements, et de matériel scolaire, etc. sont alors acheminés.

La population se réfugie sur les sites. Ici, les vestiges de Idlib. Photos : Mousseb Hamadi.
La population se réfugie sur les sites. Ici, les vestiges de Idlib. Photos : Mousseb Hamadi.

Dans le domaine archéologique, l’engagement commence en 2012. Dans chaque ville, des activistes présents sur Internet témoignent qui les bombardements, qui les attaques, mais également les dommages aux monuments historiques et le pillage de sites archéologiques. « On a d’abord commencé à compiler ces documents, pour les publier et les archiver, raconte Cheikhmous Ali. Puis grâce à nos contacts actifs en Syrie, on a peu à peu créé un réseau qui continue, encore aujourd’hui, de rapporter les destructions, pillages et autres dégâts, quelques soit la faction responsable. L’objectif de ce travail est à long terme de servir aux institutions et aux experts pour évaluer le niveau de dommage dans chaque ville, de prévoir « l’après » en  budgétant dès à présent la reconstruction de chaque ville. Et à court terme de pouvoir être réactifs immédiatement sur les préservations d’urgence, pour éviter, surtout dans les vieux quartiers, comme les souks, leur destruction totale inéluctable sans intervention. »

« Dans le cas du fragment de tablette où l’association HAPPAH est intervenue, cela nous fait plaisir, car vous connaissez mieux que nous les intervenants et le fonctionnement des administrations concernées de même que les démarches pour faire stopper les ventes. »

Au-delà de la création de cette base de données, l’association a très tôt alerté sur les risques pour le patrimoine muséal. Cheikhmous Ali explique : « Notre mission était d’alerter, dans l’espoir d’avoir des soutiens pour protéger certains musées. Malheureusement l’appel n’a pas été entendu et de nombreux musées sont encore en danger, tandis que d’autres ont été pillés ou détruits, comme ceux de Raqqah, ou de Palmyre actuellement sous le contrôle de l’EI. »

La question du trafic des biens culturels est un autre de ces dossiers. Halte au Pillage a d’ailleurs travaillé avec l’APSA l’an passé pour l’annulation d’une vente illicite sur Internet. « Dans le cas du fragment de tablette où l’association HAPPAH est intervenue, cela nous fait plaisir, car vous connaissez mieux que nous les intervenants et le fonctionnement des administrations concernées de même que les démarches pour faire stopper les ventes. »

Les archives, photos ou vidéos, sont les seules documents qui certifient qu’un objet archéologique provient d’un musée syrien. Dès qu’une information sensible apparaît à l’APSA, elle saisit Interpol. Scruter le marché de l’art et Internet permet de voir réapparaître des biens culturels et d’intervenir à temps. Malheureusement, une mafia très organisée convoie les artefacts vers les pays limitrophes comme le Liban ou la Turquie. Cheikhmous Ali ajoute « A partir de là il devient impossible de les tracer. Le danger pour nous est réel. »

Qala'at-el-Mudiq - Apamée. INTERPOL appelle à la vigilance face au pillage de mosaïques anciennes en Syrie. Photos : Mouseb Hamadi.
Qala’at-el-Mudiq – Apamée. INTERPOL appelle à la vigilance face au pillage de mosaïques anciennes en Syrie. Photos : Mousseb Hamadi.

« La majorité des objets sont encore en Syrie et en Turquie. Pour chacun d’eux, je consulte des spécialistes. Nous cumulons ainsi les expertises. Une fois l’objet identifié, nous préparons un rapport à l’intention d’Interpol. Il est clair que la grande majorité des objets pillés au Moyen-Orient ne se retrouvera pas sur les sites de vente internet ». Des articles de presses ont récemment évoqués l’implication de galeries d’art suisse comme plaques tournantes du trafic d’œuvre d’art. « Là aussi cela ne concerne qu’une partie des objets. L’essentiel part directement chez les collectionneurs sans transiter par des maisons de ventes. Par exemple, les pièces archéologiques pillées en Irak, où sont-elles ? On ne les a pas vu circuler sur le marché, bien que cela remonte à plus de 10 ans. Elles ont été achetées directement par des collectionneurs. Et c’est le même processus pour le patrimoine syrien. »

Au plan des aides financières pour les chercheurs, « il n’existe malheureusement pas de politique nationale d’aide aux archéologues et aux étudiants Syriens. Cependant, l’université de Strasbourg intervient directement au niveau de la présidence pour l’aide à l’obtention de titres de séjour, en facilitant également l’inscription et les formalités. »

Au plan des aides financières pour les chercheurs, « il n’existe malheureusement pas de politique nationale d’aide aux archéologues et aux étudiants Syriens. Cependant, l’université de Strasbourg intervient directement au niveau de la présidence pour l’aide à l’obtention de titres de séjour, en facilitant également l’inscription et les formalités. » Philippe Quenet précise que, concrètement,  « c’était un des buts avoués du projet de fouille à Mardin (Turquie). Ces financements devaient assurer des post-docs. Évidemment, la politique turque de ces dernières semaines a tout mis à terre. Il faut bien se rendre compte qu’en dehors de cela, il n’y a aucune politique coordonnée au niveau des États. En Allemagne, qui est un peu plus organisée sur le sujet, les choses bougent un peu. Mais en France rien du tout. Et surtout pas dans le monde de l’archéologie ».

Philippe Quenet souligne « Ce qui est permis à Strasbourg par le fait qu’on est dans une petite ville l’est moins ailleurs. Nos collègues de Lyon ou de Paris ont, je pense, beaucoup plus de difficultés de ce point de vue là pour communiquer avec les administrations ». Cheikhmous Ali insiste sur le fait qu’il n’y a pas de politique unifiée, pas de démarche de l’État en ce qui concerne les étudiants et chercheurs syriens, qu’ils soient venus en France avant soit depuis les débuts de la révolution syrienne. Il semble que la politique à ce niveau se fasse au cas par cas dans chaque  région et dans chaque université. Quand on lui demande quelles seraient selon lui les besoins, il répond qu’il faudrait immédiatement soutenir une soixantaine d’archéologues, étudiants, ou  chercheurs en France. Ils pourraient être mobilisés et réunis autour de projets anticipant « l’après-conflit ».  Pour l’heure, il n’y a pas de signe. Rien n’est projeté. On note tout de même que la France n’est pas un cas isolé, et que seule l’Allemagne agirait plus concrètement en ce sens.

 « Je pense pour ma part que la directrice de l’Unesco doit démissionner (…) Un autre des projets de l’UNESCO était de diffuser des vidéos pour pousser la population à protéger son patrimoine. Dans des secteurs où il n’y a plus d’électricité ! »

ET L’UNESCO ?

A cette évocation, les réactions sont vives…  Philippe Quenet et Cheikhmous Ali confient n’avoir pas toujours été conviés aux réunions et évènements. Lorsque cela a été le cas, c’était comme « spectateurs »… Cheikhmous Ali  pense que « la directrice de l’Unesco doit démissionner. C’est une institution dont la majorité des lois datent du XXe siècle. Elle en a toujours l’esprit. On parle de routine, de bureaucratie… Pour l’UNESCO, ce qui se passe en Syrie est identique à l’Irak, l’Afghanistan et laLibye. Alors que chaque cas est particulier. La Syrie se démarque depuis 2011 par l’implication de la population. C’est un grand bouleversement mais l’Unesco ne l’a pas compris. Tout ce qui en sort et de l’ordre de la réflexion, de la compassion… Sans plus. »

L'UNESCO n'a inscrit que six sites archéologiques sur la liste du patrimoine en péril.
L’UNESCO n’a inscrit que six sites archéologiques sur la liste du patrimoine en péril.

« L’UNESCO fait de la communication. On dit qu’il s’agit d’une institution neutre, mais c’est totalement faux. C’est une institution qui collabore avec certains au regard de leur avis politique. L’UNESCO affirme ne pas vouloir  mélanger la politique avec la culture et le patrimoine alors qu’ils le font eux même de part  leurs réactions. Ainsi, en collaboration avec la DGAM collaboration avec la DGAM à Damas, l’UNESCO n’a fait qu’organiser quelques stages, qui en réalité, ne servent à rien. Les formations proposées sont totalement en-dehors de la réalité. Comment va-t-on apprendre à un fonctionnaire à protéger des pièces dans les dépôts, alors qu’il lutte déjà depuis plusieurs années et n’a pour seul moyen à sa disposition, que son bon sens ? On apprend ainsi à éteindre les incendies, à des personnes qui n’ont même pas les équipements nécessaires pour les éteindre ! »

« Un autre des projets de l’UNESCO était de diffuser des vidéos pour pousser la population à protéger son patrimoine. Dans des secteurs où il n’y a plus d’électricité ! Alors, comment les gens vont y avoir accès ? D’autant plus que la population a d’autres priorités. Une autre formation organisée portait sur le traitement du patrimoine non matériel. Mais la moitié de la population de la Syrie est actuellement hors du pays. On parle de 10 millions dans les pays limitrophes et en Europe. L’ensemble des métiers traditionnels n’existent tout simplement plus. Ce n’est pas le moment. Ce type de formations doit intervenir après. Il fallait prendre des mesures concrètes, sur place, en collaboration avec tout le monde, ceux qui travaillent du côté du régime, et du bord opposé (EI excepté). Quand on parle du patrimoine, on parle d’une chose qui concerne tout le monde, donc tout le monde doit participer. »

La mosquée omeyyade d'Alep en feu pendant les combat du 1er octobre 2014.
La mosquée omeyyade d’Alep en feu pendant les combats du 1er octobre 2014.

Philippe Quenet complète : « Le problème de l’UNESCO est qu’il s’agit d’une organisation internationale. Elle ne communique qu’avec les États. Autrement dit, cela signifie que toutes les associations qui se sont mises en place en Syrie, et qui regroupent des personnes de la société civile, ne sont pas des interlocuteurs pour elle. Or, actuellement, se sont les seules structures sur place qui peuvent agir. L’UNESCO n’a de rapport officiel qu’avec les représentants du gouvernement syrien, donc la DGAM qui n’est plus présente sur l’ensemble du territoire. »

« Il y a des personnes de tous bords qui se battent pour ce patrimoine. Des archéologues bien sûr, mais aussi des étudiants, des journalistes activistes et de simples citoyens. »

« N’oublions pas la réalité derrière les termes « patrimoine Syrien » que l’on retrouve dans tous les médias. Il y a des personnes de tous bords qui se battent pour ce patrimoine. Des archéologues bien sûr, mais aussi des étudiants, des journalistes activistes et de simples citoyens » rappelle Cheikhmous Ali. Il évoque ses amis d’avant la révolution, qui ont été des relais et qui ont travaillé selon les régions, durant un ou deux ans bénévolement. Quand les conditions de vie se sont dégradées, certains ont dû quitter leur foyer, d’autres ont fui quand l’État Islamique. a envahi leur région ou leur ville ou quand les frappes aériennes sont devenues insupportables. Ils ont été contraints d’arrêter leur activité au sein du réseau. L’implication de la population est telle qu’il arrive que des inconnus lui communiquent des éléments par le biais de réseaux sociaux.

Région de Hassekeh. L’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) détruit plusieurs statues assyriennes provenant de Tell Ajaja.
Région de Hassekeh. L’État Islamique détruit plusieurs statues assyriennes. Photos : Abou Mousseb.

Depuis un an, des travaux à Homs, consistent à déblayer les bâtiments qui ont été endommagés par les combats et les bombardements. Ils ont malheureusement laissés derrière eux des ruines et d’innombrables murs effondrés. Depuis six mois des bulldozers nettoient et transportent les déblais sans aucun contrôle ni aucune autorisation. Il y a des travaux de reconstitution et de restitution, pour certains bâtiments comme la mosquée Khalid ibn al-Walid, mais pour la supervision de tous ces travaux il n’y a que trois ou quatre fonctionnaires. Ce schéma était déjà à l’œuvre dans les années 2000, durant les travaux sur les mosquées omeyyades de Damas, ou d’Alep, les archéologues n’ont pas pu mettre en œuvre l’intégralité des recommandations pour éviter que les bâtiments ne perdent leur identité historique. Ce sont des rénovations, non des restaurations. Ajoutons à cela que la DGAM n’est pas la seule institution en charge de ces dossiers, et que les bulldozers appartiennent à des sociétés privées. « On est en train de perdre l’héritage du patrimoine bâti de Homs. Et personne n’en parle. Le cas se représentera  à Alep. Là où jusqu’à aujourd’hui, rien n’a encore été fait » regrette Cheikhmous Ali.

« Il n’y a pas d’archéologues professionnels dans les rangs de l’État Islamique. Nous sommes en contact permanent avec les archéologues syriens, même ceux travaillant à la DGAM. Ils nous font parvenir les informations, parfois au péril de leur vie. »

Quant aux rumeurs selon lesquelles certains archéologues travailleraient sous la coupe de l’l’État Islamique dans le but d’identifier et  de faciliter le pillage, Cheikhmous Ali et Philippe Quenet démentent formellement : «  Il n’y a pas d’archéologues dans les rangs de l’État Islamique. Nous sommes en contact permanent avec les archéologues syriens, parfois au péril de leur vie. Même ceux travaillant à la DGAM, nous font parvenir les informations. Il faut comprendre que le patrimoine archéologique concerne tout le monde. Un archéologue reste un archéologue. Son métier est de tout faire pour protéger les traces du passé. J’ai rencontré mes collègues Syriens de la DGAM lors d’un colloque dernièrement à Berne et nous avons échangé des informations. Aujourd’hui, les archéologues restés en Syrie  et ceux qui sont partis ont peut-être deux opinions politiques différentes, mais demain il faudra qu’on retravaille ensemble. »

Site de Tell-Hizareen dans la région de Idlib. Alors que l'équipe de l'APSA se rend sur les lieux pour voir s'il y a eu des pillages, elle tombe en pleine prospection avec détecteurs de métaux.
Site de Tell-Hizareen dans la région de Idlib. Alors que l’équipe de l’APSA se rend sur les lieux pour voir s’il y a eu des pillages, elle tombe en pleine prospection-fouille avec détecteurs de métaux.

PARTIR POUR RECONSTRUIRE ?

Sur ses projets personnels et son avenir, qu’il ne détache pas de celui de ses compatriotes et de l’archéologie en Syrie, Cheikhmous Ali nous répond sans détour : « Ici à Strasbourg il y a le soutien du président de l’université et des collègues de la MISHA (Maison interuniversitaire des Sciences de l’Homme- Alsace) mais ce n’est pas un soutien au niveau national. Je connais plusieurs cas d’étudiants syriens (pas seulement les archéologues) ayant soutenu leur thèse et qui maintenant n’ont plus de titre de séjour. Ne pouvant pas rentrer dans leur pays, il se retrouve ici, sans papier, ce qui les empêche de chercher un travail, de trouver un logement, ce qui complique grandement leur vie de tous les jours. Une partie d’entre eux a été obligé de déposer un dossier de réfugiés. Alors qu’en réalité, ils ne le voulaient pas. Parce que pour eux le principe était de rester en France jusqu’à ce que la situation se calme en Syrie ». Il nous rassure sur le fait qu’un étudiant en fin d’études ne peut se faire renvoyer en Syrie, mais il ne peut ni travailler, ni s’assurer, ni se loger, ni même circuler librement en Europe dans le cas de proposition de travail dans un autre pays de l’Union.

Homs. Le musée d’Art et Traditions populaires (al-Zehrawi) avant et après le bombardement du 6 mai 2015.
Homs. Le musée d’Art et Traditions populaires (al-Zehrawi) avant et après le bombardement du 6 mai 2015.

Dans son cas personnel, Cheikhmous Ali nous confie que son passeport est arrivé à expiration en janvier 2015. Les sites internet pro-régime alléguent que chaque syrien expatrié peut se faire connaître pour le renouvellement de ses papiers. Mais si ces personnes ont  participé aux manifestations de soutien à la révolution, qu’elles se trouvent  fichées comme opposant, elles courent un véritable risque. « Personnellement, je n’ai pas osé, ni aller à l’ambassade, ni y envoyer mon passeport de peur qu’ils ne le gardent ou le détruisent, que je me retrouve sans plus aucune preuve de mon identité. J’ai déposé un dossier de naturalisation par mariage, donc ce problème a été réglé ». S’il connaît des personnes qui ont bien reçu leurs papiers, beaucoup d’autres n’osent pas tenter les démarches.

« Le soutien de la France à nos étudiants et chercheurs serait une aide précieuse, car il permettrait de préparer la génération dont le pays aura besoin après la guerre. »

Que pourrait attendre  Cheikhmous Ali de notre République et de son administration en termes de moyens, de soutiens ?  « Une première chose serait de trouver une solution pour les gens qui n’ont pas de titre de séjour. Un document temporaire, qui leur permettrait de continuer leur vie ici sans être « réfugié ». Il doivent pouvoir continuer leur travail, leur recherche, trouver un emploi, un logement ici ou ailleurs en Europe. C’est quelque chose de très important. Sur le plan académique, il faudrait trouver des bourses, de manière à faire venir d’autres étudiants (tous domaines confondus). Le soutien de la France à nos étudiants et chercheurs serait une aide précieuse car il permettrait de préparer la génération dont le pays aura besoin après la guerre. C’est la même chose dans le domaine archéologique. Quand la guerre sera finie, la Syrie aura besoin de plusieurs centaines de spécialistes dans tous les domaines, dont l’archéologie. Si on ne prépare pas cela aujourd’hui, demain il sera trop tard ».

Le souk d'Alep à travers les événements.
Le souk d’Alep à travers les événements.

Cheikhmous Ali imagine une collaboration interinstitutionnelle, qui réunirait les instances universitaires, les organismes de fouilles préventives, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Recherche, etc. de manière à pouvoir mener une politique  unifiée et cohérente. Un programme national sur le long terme, serait effectivement plus fort que toutes ces petites coopérations montées séparément. « L’Allemagne prépare un projet assez large, pas seulement en archéologie, mais dans d’autres domaines. » Les institutions allemandes organiseraient des coordinations avec des spécialistes dans de multiples  domaines – médecins, ingénieurs… – dans le but de constituer  des microcellules réunies autour de projets.  Elles analysent la situation des Syriens en Allemagne et leur trouvent des solutions. L’après-guerre et la reconstruction du pays paraissent déjà en préparation… »

« Sur environ 2500 fonctionnaires travaillant dans le domaine du patrimoine en Syrie, il n’y a qu’entre 100 et 300 archéologues. Si on commençait aujourd’hui, il faudrait a minima 60 spécialistes pour diriger les projets rien qu’à Alep. On manquait déjà de fonctionnaires auparavant, mais on peut dire qu’après, il en faudra près de dix fois plus ! »

Quand à structurer un programme de reconstruction et de formation des futurs cadres syriens, Cheikhmous Ali explique : « Il n’y a pas que l’APSA qui œuvre dans cet objectif, il y a beaucoup d’autres associations. Par ailleurs, les institutions internationales sont au fait que sur 2500 fonctionnaires travaillant dans le domaine du patrimoine en Syrie, il n’y a qu’entre 100 et 300 archéologues, le reste étant du personnel administratif. Pour la reconstruction d’Alep, si on commençait aujourd’hui, il faudrait a minima 60 spécialistes pour diriger les projets. Le travail est colossal. Il faudrait des spécialistes de la restitution, des objets, pour les musées, etc. On manquait déjà de fonctionnaires auparavant, mais on peut dire qu’après il en faudra près de dix fois plus ! Mais le challenge va être de regrouper toutes les composantes, en un ensemble homogène et coordonné, ce qui, tant  que le problème politique n’est pas réglé, est impossible. Tout est lié. Dans tous les domaines, il devra y avoir des accords. Par exemple, en archéologie, si on applique les lois et les conventions internationales comme celle de La Haye et Rome, on aura à gérer des crimes de guerre. Ces derniers ayant été commis tant par le régime, que par l’État Islamique ou les autres factions d’opposition. Il y a eu bons nombres de destructions volontaires sur des sites où ne se sont pas déroulés de vrais combats. Les articles de lois permettraient de faire condamner beaucoup de gens, du simple soldat aux généraux. Mais cela ne sera pas appliqué, parce qu’ainsi va le monde d’aujourd’hui. »

SUR L’ACTUALITÉ

Pour conclure cet entretien, nous avons souhaité connaître la position de  Philippe Quenet et Cheikhmous Ali sur deux sujets :

Sur le mandat donné au Louvre par François Hollande pour réfléchir aux moyens de préserver le patrimoine archéologique syrien et irakien dans les zones de conflit :  « A notre grande surprise, personne n’a informé ou contacté l’ASPA. Nous n’avons connaissance d’aucun détail du projet. »

Irina Bokova, directrice générale de l'UNESCO, et le président François Hollande au Louvre le 18 mars 2015.
Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, et le président François Hollande au Louvre le 18 mars 2015. Photo : Ian Langsdon.

Sur  la distribution d’appareils photo 3D aux populations pour qu’elles puissent garder une trace visuelle de leur patrimoine : « On prend les photos, très bien. Mais se ne sont pas que les appareils qui comptent. Qu’en est-il de la responsabilité dans le cas où une personne prenant des photos tombe aux mains de l’État Islamique ? C’est un principe de base que de ne pas mettre ces gens en danger. Pour les autres régions, dans le cas où des bénévoles seraient amenés à se déplacer, il faut des fonds pour les aider à payer l’essence, etc. J’ai reçu un mail de l’organisation en charge de ce projet qui me propose de collaborer. Je leur ai posé ces mêmes questions. A mon sens, il faut que cela soit un travail organisé et systématique. Il faut tout organiser autour d’une équipe et non pas simplement envoyer à n’importe qui un appareil photo. Je pense qu’à la place, ce budget, que cela soit pour l’Irak comme pour la Syrie, devrait être utilisé dans des programmes de soutien concrets. A Bosra aujourd’hui, par exemple, la situation s’est calmée. On peut y lancer des travaux pour sauver certains murs. De même à Alep, où il serait possible d’étayer certains édifices. En Irak, je pense qu’on pourrait encore plus sécuriser certains musées ou sites archéologiques. C’est à mon avis de cette manière qu’il faut réagir. Numériser des archives et des photos, en l’état, aujourd’hui, est inutile, et met des vies en danger. Par exemple, à Deir es-Zor ou à Raqqa, je ne me permets pas de demander à mes contacts de poursuivre la documentation. Dans ces deux villes, on a demandé aux membres de notre association d’arrêter leur travail depuis près d’un an et demi. La situation y est trop dangereuse. Nous avons également dû faire sortir certains de nos membres qui ont été identifié par l’État Islamique à Palmyre. Heureusement pour l’heure rien de dramatique n’est arrivé, mais si cela devait, qui en prendrait la responsabilité ? »

Apsa-logo


FRANCE – M. Gond, propriétaire des Pièces de la Cave, à Tavers (Loiret), justifie son désir de vendre le dépôt archéologique découvert dans son terrain par le mépris qu’il aurait reçu de la part des administrations. Faut-il une excuse pour vouloir toucher au minimum 50 000 euros ?

Comment le propriétaire du trésor gaulois…