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Bulletin n°02, avril 2009

Le masque de Ka Nefer Nefer (Egypte)
- Hélèna Reoco-Reclouge

La récente nomination de Brent R Benjamin au Cultural Property Advisory Committee (Press Release, 2008), comité conseillant le président des Etats Unis d’Amérique, est assez préoccupante car M. Benjamin est l’actuel directeur du Musée d’art de Saint Louis. En effet ce musée est particulièrement controversé concernant sa politique pour le moins douteuse d’acquisition de biens culturels archéologiques (Anonyme, 2006 ; Hochfield, 2006 ; Kaufman, 2006) et son refus obstiné de toute restitution (Associated Press, 2006).

Voici un rappel des faits excellemment mis en évidence dans un article d’investigation du Riverfront Times (Gay, 2006) ainsi que dans le master de l’université de l’Orégon in Arts Management, de Laura Elisabeth Young (Young, 2007). Le St. Louis Art Museum (SLAM) a acquis en 1998 un masque en bois et plâtre magnifiquement ouvragé datant de la 19e dynastie égyptienne pour la bagatelle d’un demi-million de dollars. Selon le musée, la provenance de cet objet était clairement identifiée : dans une lettre datée de 1997 un amateur d’art du nom de Charly Mathez déclare qu’il l’aurait remarqué en 1952 chez un antiquaire bruxellois, puis le masque serait réapparu sur le marché dans les années 1960 comme venant de la collection « Kaloterna », puis acheté par une mystérieux collectionneur suisse requérant l’anonymat, ensuite revendu à la galerie Phoenix Ancient Art qui l’a finalement vendu au SLAM (Young, 2007). Que de précisions dans cet historique ! Evidemment nulle mention de la provenance réelle (le site archéologique dont provient la pièce) ni des circonstances de découvertes initiales.


Et c’est là que l’affaire commence réellement, car ce masque peint est une oeuvre archéologique documentée provenant de Saqqara, mise au jour en septembre 1951 par l’équipe de Mohammed Zakaria Goneim (Anonyme, 1952), archéologue égyptien, les photos in situ sont disponibles dans les rapports de fouilles et ces ouvrages (Goneim, 1956 ; Goneim, 1957). Alors comment expliquer cette provenance fournie par le SLAM ? L’expert chargé par le SLAM en 1999 d’ « étoffer» la provenance de l’objet a bien déterminé que la pièce provenait de Saqqara mais il a estimé qu’elle n’avait jamais été entreposée avec les autres artéfacts dans le dépôt de fouille près du Caire, mais qu’elle
avait été donnée par les autorités égyptiennes à l’archéologue responsable des fouilles ce qui expliquerait la mise sur le marché dans les années 1950 (Lacovara, 1999 in Young, 2007). Drôles d’assertions pour un conservateur d’art ancien, car jamais l’état égyptien n’a donné de pièce archéologique à un de ses archéologues. De plus la pièce a bien été enregistrée dans le rapport de fouille et été envoyée au Musée du Caire en 1959 comme l’attestent les éléments fournis par le Conseil Suprême des Antiquités (Kaufman, 2006). Cela ressemble plus à une justification qu’à une analyse impartiale des faits permettant d’éclairer la provenance réelle de l’objet. C’est également ce que pense Malcolm Bell de l’université de Virginie : « It sounds like the sort of thing you could say if you didn't really know the circumstances and you were trying either explain or invent. But it's not the sort of thing that happens » (Gay, 2006).

Remontons donc la chaîne des différents propriétaires présumés de ce masque. L’amateur suisse M. Mathez, contacté par le SLAM sur cet objet a écrit dans une lettre datée du 5 octobre 1999 (Mathez, 1999 in Young, 2007) qu’il ne se souvenait plus du nom de l’antiquaire suisse où il avait vu cet objet extraordinaire mais qu’il se souvenait bien de l’objet en lui même et de la date,car un de ses clients s’intéressait au masque. Voilà le seul témoin oculaire qui a une mémoire particulièrement sélective (tout comme ses dossiers d’ailleurs car je suppose qu’il devait annoter les consignes d’achat de ses clients). Autre question, comment cet homme est-il entré en contact avec la galerie Phoenix Ancient Art ? Personne ne sait ni le SLAM, ni les propriétaires de la galerie en question (Gay, 2006). Les trous de mémoires sont peut-être contagieux ? Soit, suivons notre liste de propriétaires successifs : cet artéfact aurait appartenu à la collection Kaloterna, mais bizarrement il n’existe aucune référence à celleci, personne n’en a entendu parler. Quelle est la preuve fournie par la galerie Phoenix Ancient Art ? Aucune de tangible à première vue, ceci demeure donc une allégation du galiériste. L’avant dernier propriétaire avant sa vente au SLAM serait donc ce mystérieux collectionneur suisse évidemment anonyme. Le SLAM a indiqué qu’il connaissait l’identité de cette personne et qu’elle a confirmé avoir vendu ce masque à la galerie d’art. Enfin quelque
chose de solide permettant d’enquêter réellement !


Les journalistes du Riverfront Times ont obtenu les documents en question et ont montré que ce mystérieux collectionneur se nomme Suzana Jelinek habitant en Suisse à Genève, au 84 Quai de Cologny. Bonne nouvelle il existe bien une Mme Jelinek à cette adresseà Genève, son fils Ivo joint par téléphone par les journalistes du Riverfront Times affirme que JAMAIS sa mère n’avait possédé un tel artéfact (Gay, 2006). Mais par contre qu’elle était bien la propriétaire du logement loué sur le même quai de Genève par les frères Aboutaam, les propriétaires de la Phonix Ancient Art ! Hicham Aboutaam en apprenant tout ceci a dirigé les journalistes vers une « autre » Suzana Jelinek qui elle a affirmé au téléphone leur avoir vendu le masque, seulement cette femme n’a jamais été la collectionneuse suisse dont ils ont fourni les coordonnées au SLAM, n’a jamais habité Genève, ni d’ailleurs présenté de papiers l’identifiant réellement…
Et last but not least, le dernier maillon de la chaîne des propriétaires, celui-là non présumé, les derniers propriétaires réellement identifiés, les frères Aboutaam, antiquaires de grande renommée, d’origine libanaise, travaillant en Suisse et aux USA. Ali Aboutaam, travaillant principalement à Genève a été condamné à 15 ans de réclusions criminelles en Egypte pour un très vaste trafic d’antiquités volées (Anonyme,
2005), un mandat d’arrêt international aurait été délivré contre lui par Interpol selon M. Van Rijn. Hicham Aboutaam quant à lui, après une saisie de 300 artéfacts par les douanes américaines, a reconnu devant un tribunal de Manhattan avoir falsifié la provenance d’antiquités pour contrer les restrictions d’importations (Anonyme, 2004).
Les deux propriétaires de cette galerie d’art sont donc impliqués dans des vastes réseaux de fraudes et de trafic illicite d’antiquités. Cela devrait pourtant permettre d’éclairer différemment les provenances douteuses de leur galerie et amener une attention particulièrement importante sur les méthodes d’acquisition des grands musées. Car le SLAM, avant l’achat de ce masque et la « modique » dépense de 500 000 dollars, n’a fait que consulter l’art loss register (Young, 2007), référençant que certaines oeuvres volées mais certainement pas celles qui ont été pillées sur les sites
archéologiques, ni celles dont on ne sait pas qu’elle ont disparu des réserves parfois très encombrées et vétustes d’autres musées ou de dépôts de fouille.

Le SLAM avait aussi contacté de manière informelle le directeur du musée du Caire afin de savoir s’ils pouvaient acheter cette pièce, comme si le directeur d’un musée pouvait connaître tous les objets dérobés dans tous les musées !

Si au moins ils avaient demandé au Conseil suprême des antiquités égyptiennes (CSA) peut-être alors que la réponse aurait eu un minimum de poids, mais ce n’est pas le cas. Devant toutes les évidences, le SLAM refuse de restituer ce masque aux égyptiens. Le CSA a porté l’affaire devant les tribunaux en mars 2006 (Kaufman, J.E., 2006 ; Associated Press, 2007). Le SLAM a toujours refusé de rendre ce masque manifestement
volé car le conseil d’administration du musée sait très bien que si on ne démontre pas qu’il aété volé après 1982, date d’application de la loi de protection des antiquités égyptiennes, ils ne seront pas contraints par la justice de le restituer aux autorités égyptiennes. La morale ou simplement l’éthique ne sont pas toujours des vertus primordiales pour diriger des musées aux Etats-Unis d’Amérique.

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Anonyme, 1952. The discovery of a new step pyramid: A third dynasty find at Sakkara. The Illustrated London News, June 7 p. 980-981.
Anonyme, 2004. Quand la justice rattrape les antiquaires. L'Hebdo, 15.Juillet 2004 n. 29 p 27.
Anonyme, 2005. TRAFIC Un antiquaire genevois condamné à 15 ans de prison en Egypte joue sa réputation en cassation.Le Matin, 8 Mai 2005

Anonyme, 2006. Whose mask is it, anyway? Al-Ahram Weekly. March 14, 2006,
from http://weekly.ahram.org.eg/print/2006/785/hr1.htm
Associated Press, 2006. St. Louis museum refuses to return Egyptian mask. May 13, 2006
Associated Press, 2007. Ramses II hair returned to Egyptian Museum.April 10, 2007
Bonetti, D. 2006. Egypt demands that art museum return its prized mummy mask. Saint Louis Post-Dispatch, p. C9. February 17, 2006.
Gay, M. 2006. Out of Egypt. Riverfront Times, February 16, p.12-18.
Goneim, M. Z. 1956. The buried pyramid. London: Longman’s, Greene,& Company.
Goneim, M. Z. 1957. Excavations at Saqqara, Horus Sekhem- Khet, the unfinished step pyramid at Saqqara. Vol.1. Cairo. Imprimerie de l’Institut Français d’Archéologie Orientale, 1957.
Hochfield, S. 2006. Descendant of the pharaohs. ARTnews, May p. 78-80.
Kaufman, J.E., 2006. This mask belongs to Egypt, Art Newspaper, March 2006
Press Release, September 2008. The White House Personnel Announcement
http://www.whitehouse.gov/news/releases/2008/09/20080929-
9.html
Young L.E., 2007. "A Framework for Resolution of Claims for Cultural Property", MSc in Arts Management, University of Oregon. 150 p. unpublished